L'architecte et l'ingénieur

« Beaucoup d’architectes considèrent l’architecture comme étant une ramification du domaine de la technique ; mais elle n’en fait absolument pas partie. L’architecte est une personne qui, entre autres, fait usage de la technique pour atteindre ses objectifs. Il est comme le peintre avec sa palette, qui, grâce à la technique, peut représenter la couleur bleu ou le noir, mais c’est sans compter sur beaucoup d’autres ingrédients qui collaborent à créer ce résultat. Le but de notre métier est de rendre l’être humain commun un peu plus heureux, en lui offrant un milieu qui s’adapte à ses besoins et non en le rendant esclave sous la pression contraignante de la standardisation. »
Alvar Aalto in De Palabra y por escrito, El croquis, Madrid, 2000, p.229

Et voici que les architectes auront plus que jamais à se souvenir de cette vérité à l'occasion de la divulgation de la nouvelle réglementation thermique.

J'ai eu aujourd'hui la chance de découvrir la méthode de calcul dite TH-BCE, non officielle et pourtant publiée par le gouvernement. Sous ce nom barbare se cachent les formules de calculs et les précisions techniques de la réglementation thermique RT2012. Des surprises ? Aucune ! Toujours aussi complexe, mais toujours aussi peu proche de la réalité que peut l'être un planeur d'un oiseau. 1086 pages de notes de calcul quand même...

Dans la loi, voici ce qui doit être prévu pour les maisons à venir :
1 - une surface de baie égale ou supérieure à 1/6 de la surface habitable.
2 - le recours à une source d'énergie renouvelable
-soit à minima 2 m² de panneaux solaires thermiques pour l'eau chaude, orientés sud, sous un angle de 20° à 60° (donc pas de verticaux).
-soit une contribution EnR supérieure ou égale à 5 kWhEP/(m².an)
-soit un raccordement sur un réseau de chaleur alimenté à plus de 50% par une énergie renouvelable
-soit un ballon d'eau chaude thermodynamique à COP > à 2
-soit une chaudière ou un chauffe-eau à micro-cogénération à combustible liquide ou gazeux avec un rendement thermique à pleine charge comme à charge partielle supérieur à 90% du PCI et en électrique supérieure à 10% du PCI
3 - une perméabilité à l'air sous 4 pascals inférieure à 0,6 m³/(h.m²) de parois déperditives (hors plancher bas)
4 - un U des parois séparant l'habitation des bâtiments à occupation discontinue n'excédant pas 0,36 W/(m².K)
5 - un ratio des ponts thermiques n'excédant pas 0,28 W/(m²SHON.K)
6 - un coefficient de transmission thermique linéique des liaisons entre plancher intermédiaire et murs n'excédant pas 0,6 W/(m.K)
7 - une ouverture possible sur 30% minimum de la surface totale des baies (ramenée à 10% si la différence entre les points ouvrants le plus bas et le plus haut est égale ou supérieure à 4m)
8 - un système de mesure et d'information des usagers de l'habitation sur la consommation d'énergie, à minima mensuel et à minima pour chaque poste de dépense (chauffage, refroidissement, eau chaude, réseau prises électriques, autres)
9 - des dispositifs d'arrêt et de réglage automatique du chauffage pour chaque pièce en fonction de la température intérieure de la pièce. Dans le cas d'un chauffage au bois, d'un plancher chauffant ou d'air insufflé, un seul dispositif est possible pour 100m² de locaux maximum. Idem pour le froid.
10 - pour les espaces de circulation et parties communes intérieures, un système d'extinction des lumières automatiques. Idem pour les espaces de stationnement
11 - une valeur Cep <= Cep max pour le chauffage, le refroidissement, l'eau chaude, la ventilation, l'éclairage artificiel, les auxiliaires
12 - une valeur Bbio <= Bbio max pour le chauffage, le refroidissement et l'éclairage artificiel
13 - une valeur Tic <= Tic réf pour chacune des zones du bâtiment

Dans les calculs, quelques nouveautés dont :
La prise en compte des apports d'un espace tampon type serre, véranda... et des espaces non-solarisés.
La prise en compte des apports d'un puit climatique (puit canadien, puit provençal).

Quid de la prise en compte de l'inertie des éléments intérieurs de la construction ?
Quid de la gestion manuelle des poêles à inertie pour lesquels aucun organe de contrôle n'est possible sinon l'humain ?
Quid des stockages d'énergie solaire intersaisonnier (ballon solaire conservant l'énergie captée en été et la diffusant en hiver) ?

Quid de la consommation en énergie grise (bilan carbone) des matériaux de construction ?

Lorsque je me souviens que cette démarche de qualification des bâtiments n'est qu'une étape intermédiaire vers le projet 2020 du bâtiment dit "à énergie positive", j'ai froid dans le dos. Je continue à penser qu'en guise de chemin vers l'efficacité énergétique, les lois obligent les acteurs du bâtiment, à commencer par les conseillers en énergie et les bureaux d'études, les architectes et les concepteurs immobiliers, à marcher un pied sur la route et l'autre dans le fossé. Globalement, nous avancons, c'est certain. Mais malgré tout mes efforts, je ne vois toujours pas clairement comment toute cette artillerie de formules de calculs peut aboutir à un bâtiment clairement en accord avec notre obligation actuelle : réduire notre consommation de ressources et notre production de déchets !

Il est nécessaire que le maître d'ouvrage oublient un peu les avantages financiers/fiscaux et pensent leurs projets architecturaux plus globalement. Une maison ou une immeuble doivent cesser d'être considérés comme une dépense. Encore plus fortement, un logement doit cesser d'être une source de profit. C'est un investissement à très long terme. C'est surtout un lieu de vie. En tant que tel, il se doit d'être conçu humainement et pour des humains.

Cette conception passe maintenant, et en attendant de redécouvrir les méthodes efficaces de construction d'un bâtiment, par un travail collaboratif entre les intervenants du projet. Un bâtiment prestigieux n'est déjà plus une oeuvre purement architecturale. C'est la somme d'une expression artistique, d'une pensée écologique et d'une réalisation humaine. En s'entourant dès l'esquisse des compétences complémentaires nécessaires, l'architecte tout comme le maître d'ouvrage peuvent atteindre sans crainte leur but ultime : faire sortir de terre un lieu de vie.

"Les architectes concevant des bâtiments en suivant cette approche bioclimatique multidisciplinaire le reconnaissent tous avec fierté : elle leur permet de dépasser une simple conception statique de leur création, qui s'arrête à la livraison clés-en-mains, pour aborder une vision dynamique de leur œuvre, qui intègre la conceptualisation de la vie même de cette construction dans le temps, en harmonie avec son environnement climatique et humain.

Ne plus construire uniquement pour l'instant présent, mais œuvrer pour la durée, telle doit être désormais l'approche architecturale."
Armand Dutreix, ingénieur énergéticien et gérant du bureau d’études Athermia